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Souvenirs d'enfance

  

de Denis François Millier (1844-1907)

fils de Mathieu

EDITION 22 AVRIL 2008

  

Extraits de "Le Messager Catholique" de Saint-Eusèbe,

Bulletin paroissial paraissant tous les mois,

Numéros 6 (15 mars 1902) à 20 (15 mai 1903).

 

Bernard Charles Denis Millier, fils de Jean Charles , petit-fils de Raymond Georges, arrière-petit-fils de l’auteur susmentionné, réédite ce texte à l’occasion d’une réunion des Millier et descendants en 1990 à l’écluse dont il est question dans ces pages.

  

 

page

I      Une maison d'écluse...................................................................................................................................................... 2

II     Le père Mathieu................................................................................................................................................................. 3

III       Le Passage des bateaux......................................................................................................................................... 5

IV       Le « bon vieux temps ».............................................................................................................................................. 9

V     Autres amis...................................................................................................................................................................... 12

VI       « Ma mère ».................................................................................................................................................................... 15

VII       « M. l'abbé Matineau »............................................................................................................................................ 15

 

 

 



Quand je remonte à mes premiers souvenirs, je me vois tout enfant dans une petite maison d'écluse, située sur les bords du canal du Centre, presque à égale distance de la commune de St-Eusèbe et de Monchanin-les-Mines, dans le département de Saône-et-Loire.

Je la revois, telle qu'elle était vers l'année 1850, et telle qu'elle est restée depuis, cette modeste habitation dans laquelle j'ai passé une partie de mon enfance: combien simple et antique: mais comme elle était agréablement située.

En face, une large prairie, arrosée par la petite rivière de la Bourbince; un peu plus haut, sur le coteau qui s'étend de l'étang de la Muette à la route de Toulon-sur-Arroux, une belle maison bourgeoise entourée d'un charmant bosquet; et, tout à côté, une vaste ferme avec le mouvement journalier de ses ouvriers, de ses voitures de paille ou de foin, de ses charrues au soc brillant et de ses nombreux animaux domestiques.

Sur la droite, le petit hameau du Bois-Bretoux, avec sa rigole centrale, son port à charbon et ses trois étangs contigus; puis, à quelque distance, le joli groupe de maisons situées près du "pont oblique".

Sur la gauche, une longue file de peupliers, à la cime élancée et mobile, bordant les deux côtés du canal et se prolongeant bien au-delà du "pont Morand", sur la route de Blanzy. Puis le joli village de Saint-Eusèbe, bâti sur une petite colline, avec ses champs, bordés de haies vives et ses maisons groupées autour d'une charmante église dont le clocher s'aperçoit de plusieurs lieues à la ronde.

En arrière, la belle ferme du "Gros Chêne", perdue dans un banquet d'arbre; et enfin, sur une hauteur formée par l'une des dernières ramifications des monts du Chalonnais, le gros bourg de Monchanin-le-Haut, avec ses maisons étayées, sa belle place centrale et son magnifique point de vue sur les localités environnantes.

Notre petite habitation ne se composait, comme toutes les autres maisons d'écluse, que d'un rez-de-chaussée, comprenant deux chambres, une cuisine et un four, et d'une chambre haute avec un grenier.

Un jardin potager, soigneusement entretenu, touchait à la maison. Bordé, en arrière, par la petite rigole qui amène au canal les eaux de l'étang Berthaud et sur le devant, par une haie d'aubépine, il faisait, en été, l'admiration de tous les passants.

Enfin, de l'autre côté du canal, que l'on traversait et que l'on traverse encore sur une passerelle adhérente aux portes de l'écluse, se trouvait un enclos, réservé à la culture des pommes de terre et qui nous fournissait aussi une petite provision de blé.

A cette époque, presque chaque famille faisait elle-même son pain et le jour de la "fournée" était une fête pour les enfants. Je me rappelle encore les excellentes galettes au beurre et les délicieuses tartes aux fruits que l'on faisait cuire, en même temps que le pain. Quelle bonne odeur elles répandaient dans la maison et comme nous nous régalions!

Tout cela, je me le rappelle bien souvent et, à cinquante ans d'intervalle j'en ai gardé les plus délicieux des souvenirs.

Trois fois seulement, il m'a été donné de revoir le joli paysage que je viens d'esquisser et, au milieu des mille soucis dont se compose la vie, à Paris comme ailleurs, je me demande souvent quand je pourrai le contempler encore.

Aussi, comme je comprends le sens de ces beaux vers de notre grand poète Lamartine:

Objets inanimés, avez-vous donc une âme

Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer!



L'éclusier du Bois-Bretoux se nommait Millier, Mathieu, mais on le désignait habituellement sous cette appellation: " le Père Mathieu".

A cette époque, cet usage était très fréquent et le mot "Père", joint au nom de famille ou au prénom, impliquait presque toujours un sentiment d'affectueuse sympathie, de la part de ceux qui l'employaient.

Le "Père Mathieu" était un homme de 45 ans, robuste, courageux et bon.

Robuste, il en avait fourni la preuve en travaillant pendant 14 ans dans les puits de Monchanin-les-Mines, à raison de 18 heures par jours.

Courageux, il le fut toute sa vie. Ancien militaire, il avait fait partie de l'Expédition d'Alger, en 1830, et il aimait à nous en raconter les principaux épisodes, tels que: le débarquement des troupes dans la rade de Sidi-Ferruch, la prise du Fort l'Empereur, où sa compagnie avait été désignée pour monter à l'assaut; puis, la conquête de Blida, de Médéa et de Miliana où l'on était arrivé, après des difficultés de toutes sortes, mais où l'on avait trouvé de si belles oranges et de si bonnes dattes! Et enfin, les ruses des Arabes, embusqués dans les broussailles et qu'il fallait déloger de monticule en monticule au fur et à mesure qu'on avançait à l'intérieur de pays.

Courageux, il avait fallut l'être pour élever 7 enfants (1) par son seul travail, et leur faire donner à tous l'instruction nécessaire.

Courageux et robuste à la fois, le fait suivant, choisi entre un grand nombre d'autres, peut en fournir une dernière preuve. Qu'on me permette de le rappeler, car il m'est personnel.

J'avais 4 où 5 ans et j'étais resté, avec ma mère et mes autres frères et sœurs, à Montchanin-les-Mines, pen­dant que mon père était allé, avec une équipe d'ouvriers, explorer, pour le compte de la compagnie du Creusot, une nouvelle mine située dans le département de l'Allier.

Privé, depuis plus de 15 jours, de toute espèce de nouvelles sur la santé des siens, mon père apprit qu'un ac­cident grave venait d'arriver à Mont­chanin: un enfant, à peu près de mon âge, avait été écrasé sous un wagon du chemin de fer qui amène la mine ou le charbon au port du Bois Breteux et qui passait derrière notre maison. A cette nouvelle, mon père confia im­média­te­ment la direction des travaux à son contremaître et se mit en route pour Montchanin. La distance est exactement de 22 lieues, par les chemins de traverse. Parti à 6 heures du soir de Saint-Léon, mon père fit ces 22 lieues à pied, d'une seule traite, et arriva le lendemain à 4 heures de l'après-midi. Sa première question fut pour moi, et dès qu'il m'eut aperçu bien portant et sautant de joie à sa vue, il se laissa tomber épuisé sur une chaise, en disant à ma mère quelles avaient été ses craintes à mon sujet. Après 24 heures de repos, il reprenait la route de Saint-Léon pour continuer ses travaux d'exploration.

Bon, deux exemples suffiront à le montrer.

Deux ans après notre arrivée à l'écluse, une jeune fille d'une trentaine d'années, sans famille, sans autres ressources qu'un modeste gain de F 0.40 par jour, et privée, en outre, d'une partie de ses facultés intellectuelles, était venue un jour demander un refuge à la maison de mes parents. Elle se nommait "La Garcherite". Plusieurs familles l'avaient occupé quelques temps par charité, mais aucune n'avait pu la conserver, à cause de son caractère bizarre et méchant; elle se trouvait donc réduite à la dernière misère et exposée à mille dangers.

Bien que chargé déjà de 7 enfants dont 5 en bas-âge, avec un maigre traitement de 400 francs par an, le père Mathieu n'hésita pas à la loger dans la chambre haute dont nous avons parlé dans le chapitre précédent.

Pendant près de deux ans, cette pauvre fille eut, chaque jour, sa place à table et au foyer domestique, et il fallut des raisons bien graves pour que mon père se décidât à l'éloigner de la famille: devenue de plus en plus acariâtre, elle alla un jour jusqu'à frapper une de mes sœurs et à manquer de respect à ma mère. Je ne me rappelle pas ce que cette malheureuse devint, mais ce que je sais bien, c'est la patience et la bonté dont elle fut l'objet de la part de mes parents.

L'autre exemple est d'une date plus récente:

C'était quelques mois après le siège de Paris en 1870-1871. Une pauvre vieille femme, marchande de mercerie au panier, était venue, comme elle faisait chaque semaine, faire ses offres de service à ma mère. Ce jour-là, cette pauvre femme avait, en parlant, les larmes aux yeux, et comme on lui en demandait la cause, elle raconta le triste spectacle dont elle venait d'être témoin.

Dans une maison du quartier, toute une famille était plongée dans la plus profonde misère. Le père était malade depuis six semaines, la mère sans ouvrage et les enfants sans un morceau de pain.

Le père Mathieu, alors garde des eaux dans le XIe arrondissement de Paris, demande aussitôt l'adresse de ces malheureux, fait à la hâte une provision de vivres et court soulager ces infortunés. -"Il fallait voir, nous a-t-il ra­conté depuis, avec quelle joie ces pauv­res enfants se jetaient sur le pain et sur le fromage." - Vous me direz peut-être: "Ce fait n'a rien d'extra­ordinaire; toute autre personne, dans les mêmes cir­cons­tances, eût agi comme votre père." - Je répondrai simplement: "en êtes-vous bien sûr?" - Mais achevons le récit.

Le père Mathieu ne s'en tint pas là. Il sut, par ses démarches, intéresser plusieurs commerçants du quartier à cette famille malheureuse; bientôt les provisions arrivèrent, le mari revint à la santé, la femme trouva du travail, les enfants furent habillés, chaussés et soignés. Et savez-vous la conclusion qu'en tirait mon père, oubliant sa propre intervention dans cet acte d'humanité! -"Sans cette brave mercière, disait-il, ces pauvres malheureux allaient mourir de faim!"

Tel était l'homme de bien qui occupait, en 1850, l'écluse du Bois-Bretoux.

Sa nomination à ce poste s'était d'ailleurs longtemps fait attendre, bien qu'en sa qualité d'ancien militaire, il y eut des droits particuliers. Il y avait, en effet plus de cinq ans que sa demande avait été faite et, il commençait même à désespérer, quand il apprit un jour par des "haleurs" que le titulaire de cette écluse venait de mourir.

Il résolut de se rendre aussitôt à Chalon-sur-Saône pour se rappeler au souvenir de l'Ingénieur en chef du canal qui était alors M. Commoy. De Saint-Vallier, où nous habitions, jusqu'à Chalon-sur-Saône, il y a environ dix lieues; mais ce trajet n'était pas pour arrêter le père Mathieu. Parti à quatre heures de l'après-midi, mon père arrivait vers sept heures à Saint-Eusèbe, où il désirait demander une lettre de recom­man­dation au digne prêtre qui se trouvait alors à la tête de cette paroisse, et qui y a laissé le souvenir d'un homme de bien, distingué et instruit autant que bon et serviable. J'ai nommé M. le curé Ménéault. Les anciens habitants de Saint-Eusèbe peuvent encore se le rappeler et attester si je dis vrai.

Je puis bien ajouter, qu'à cette époque, la recommandation d'un ec­clé­sias­tique était toujours bien accueillie des autorités civiles, parce que celui qui en était l'objet ne pouvait être qu'un homme de bien, digne d'estime et d'intérêt.

-"Ah! voilà le père Mathieu, s'écria Mlle Mélanie, sœur de M. Ménéault, en reconnaissant mon père; vous venez sans doute voir M. le Curé." - Précisément mademoiselle, je viens lui demander un service. Est-il ici? "Mais non, mon brave père Mathieu; M. le Curé est au Pont-Morand chez M. Roy, où il doit passer la soirée" -"Eh bien! je vais aller l'y retrouver, reprit mon père, car l'affaire qui m'amène est pressée. Il s'agit de l'écluse du Bois-Bretoux et je venais demander à M. le Curé une lettre de recommandation pour M. l'Ingénieur en chef du canal. -"Il vous la donnera certainement, conclut la bonne de­moi­selle: allez donc le retrouver et revenez avec lui au presbytère; je vais préparer votre chambre et demain matin, vous vous mettrez en route pour Chalon."

Un quart d'heure plus tard le père Mathieu, se trouvait chez M. Roy et se faisait annoncer. Introduit aussitôt dans la salle à manger où toute la famille était réunie, mon père fut invité à prendre place à table et fit connaître le but de son voyage. Tout le monde l'approuva et M. Roy, conducteur du canal, lui pro­mit son concours pour l'obtention de la place vacante.

De son côté, M. Ménéault, rentré au presbytère, prépara de suite la lettre de recommandation, et le lendemain, à 5 heures du matin, le père Mathieu se mettait en route pour Chalon-sur-Saône, où il arriva à 1 heure de l'après-midi, heure à laquelle on était sûr de ren­contrer M. l'Ingénieur en chef.

-"Soyez le bienvenu, dit M. Com­moy, après avoir pris connaissance de la lettre de M. le Curé de Saint-Eusèbe. Vous venez pour l'écluse du Bois-Bretoux; eh bien! vous arrivez à temps. Avez-vous fait votre demande et depuis quand êtes-vous en instance?"

Mon père répondit que sa de­mande remontait à 5 ans au moins; qu'il avait attendu jusqu'à ce jour qu'une vacance se produisit parmi les éclusiers, et qu'il serait d'autant plus heureux d'être nommé au Bois Bretoux qu'il y était honorablement connu, qu'il y avait longtemps travaillé et que plusieurs de ses enfants y était nés.

M. Commoy se fit alors apporter le dossier de mon père, et après l'avoir parcouru, "Tout va bien ajouta-t-il; vous avez été soldat, les renseignements recueillis sont excellents; je puis vous dire qu'à partir de ce moment, vous êtes mon candidat, et si M. le Préfet n'en a pas de plus méritant, vous pouvez compter sur votre nomination."

Heureux de ces bonnes paroles, mon père revint auprès des siens, en passant encore cette fois par Saint-Eusèbe pour remercier M. Ménéault de l'excellent accueil que lui avait valu sa lettre de recommandation. Les espé­rances de la famille ne furent pas trom­pées, car 15 jours plus tard, mon père était enfin nommé au poste d'éclusier, au Bois-Bretoux.

 

 

 



Qu'on se figure mon étonnement, lorsque, le lendemain de notre instal­lation, j'assistais pour la première fois au pas­sage des bateaux.

Ce fut d'abord un bateau vide qui se présenta sur la droite, en amont de l'écluse. J'apercevais sa poupe courbée au-dessus de l'eau, sa marche légère et les deux hommes qui le conduisaient, à l'aide de cordages attachés à leurs épaules au moyen d'une courroie. Pen­chés un peu en avant, ces hommes marchaient d'un bon pas et ne pa­rais­saient pas éprouver trop de fatigue.

A leur approche, mon père s'était empressé d'aller fermer les portes d'aval; puis revenant en tête, il avait ouvert les vannes d'amont et bientôt, sous l'influence de la pression, l'eau s'était précipitée en bouillonnant dans l'écluse dont le niveau n'avait pas tardé à s'élever jusqu'à la hauteur du bief supérieur. Alors, cédant à une faible poussée, les portes d'amont s'étaient ouvertes, le bateau avait pénétré dans l'écluse, l'un des mariniers avait pris place à bord et aussitôt la manœuvre opposée commençait. On fermait les portes d'amont, on ouvrait les vannes du côté opposé et le bateau descendait jusqu'au niveau du bief inférieur. A ce moment, les portes d'aval étaient ou­vertes à leur tour, et le bateau, poussé par l'homme resté à bord, sortait enfin de l'écluse et continuait sa marche en avant.

Spectateur attentif mais à peu près inconscient de la manœuvre, je de­man­dais à mon père de m'expliquer ce qui venait de se passer. -"Comment, me dit-il, tu n'as pas compris? -"Mais non, papa". - Eh bien! je vais t'expliquer ça". Il me fit alors remarquer que les deux parties du canal n'étaient pas à la même hauteur; que cette différence de niveau avait pour but de s'opposer au courant en arrêtant la pente des eaux, et qu'enfin les écluses servaient à faire passer les bateaux du bief supérieur dans le bief inférieur ou réciproquement. Puis il m'expliqua de quelle manière l'écluse se remplissait à l'aide des vannes d'amont et se désemplissait au moyen de celles d'aval.

A ces explications, j'ouvrais de grands yeux et j'écoutais de mes deux oreilles. Je ne me rappelle pas si, à ce moment, je compris bien la démons­tration, mais mon père pensa m'en avoir assez dit pour le quart d'heure et nous rentrâmes dans la maison, où ma mère rangeait chaque chose à sa place.

Une demi-heure ne s'était pas écoulée qu'un autre bateau apparaissait sur la gauche, c'est-à-dire en aval de l'écluse. Cette fois, c'était un bateau montant, chargé de charbon de terre. L'eau du canal s'élevait presque jus­qu'au rebord extérieur et les deux hom­mes qui le conduisaient paraissaient très fatigués: marchant à reculons, la courroie abaissée sur le bas des reins, ils n'avançaient que pas à pas.

A leur approche, je me mis aussitôt en observation; voici ce que je remar­quais. Cette fois, le bateau entra direc­tement dans l'écluse, et dès qu'il eut atteint le seuil des portes d'amont, la manœuvre commença: on ferma les portes d'aval et on ouvrit les vannes d'amont. Bientôt, l'eau monta dans l'écluse; le bateau s'éleva en même temps, et quand le niveau eut atteint celui du bief supérieur, les portes d'amont s'ouvrirent presque seules; les mariniers s'attelèrent à leurs cordages et le bateau sortit de l'écluse pour continuer sa route.

Tel est le mode du passage des bateaux aux écluses.

Sur le canal du Centre, les ba­teaux vides partent ordinairement de Cha­lon, de Chagny ou de Saint-Léger, pour se rendre à Blanzy, au Montceau ou à Digoin, et les bateaux chargés sui­vent, au contraire la direction opposée.

Leur passage aux écluses a lieu du lever au coucher du soleil. Passé ce délai, ils sont amarrés en amont ou en aval de l'écluse la plus proche et une lanterne à feu rouge, placée du côté du large, indique leur présence aux bateaux suivants et aux services accélérés. Ces feux rouges, quelquefois assez rapprochés les uns des autres, sont les seules lumières que l'on aperçoit de la route et le voyageur de nuit ou le passant attardé les considèrent avec plaisir, car dans ces bateaux amarrés reposent de solides gaillards, quelquefois des familles en­tières auprès desquelles on pourra trouver du secours en cas de besoin.

Pour l'éclusier, la nuit ne se passe pas toujours sans dérangement. Tantôt avant minuit, tantôt après, et au milieu du silence général, un bruit inaccoutumé se fait parfois entendre. Ce sont des voix d'hommes, des tintements prolongés de grelots, des cris répétés de "hue! ou de dia!", des coups de fouet, etc. Tout ce bruit annonce de loin le passage d'un bateau "accéléré" traîné par des chevaux et conduit par une équipe de mariniers. Bientôt un de ces hommes vient frapper à la porte de la maison, une lanterne d'une main, un papier de l'autre. L'éclusier, presque toujours réveillé d'avance par le bruit, prend à son tour sa lanterne, jette un coup d’œil sur la feuille de service qui lui est présentée et commence la manœuvre des portes et des vannes, aidé par l'un des mariniers.

Pendant que l'écluse se remplit, le chef d'équipe pénètre dans la maison, inscrit les renseignements ré­gle­men­tai­res sur la feuille des bateaux de nuit, y appose sa signature, rejoint ses hom­mes et le bateau poursuit sa marche, tandis que l'éclusier regagne son lit, et bientôt tout rentre dans le silence.

-"C'est, direz-vous, fort désa­gréable pour les éclusiers d'être dé­rangés dans leur sommeil" - Ils ne s'en plaignent pas trop cependant, car c'est là pour eux un petit bénéfice qui, répété une fois ou deux par semaine, produit à la fin du trimestre un supplément de solde qui vient s'ajouter à leur maigre traitement. A ce sujet, je dois faire re­mar­quer que depuis un certain nombre d'années, le salaire de ces modestes agents a été augmenté, et, j'ai été tout heureux d'apprendre récemment que ces braves gens avaient un peu moins de mal à vivre que de notre temps. Je ne veux pas terminer ce chapitre, un peu trop technique, sans parler de quelques petits incidents qui s'y rat­tachent et qui, je l'espère, présenteront un peu plus d'intérêt pour le lecteur.

La population des "haleurs" est, en général, d'un commerce facile et agré­able, pendant la manœuvre des é­clu­ses, mon père engageait volontiers la con­versation avec eux, surtout quand leur famille se trouvait à bord. Dans une modeste cabine située à l'arrière du bateau, se tenaient la mère et les enfants; pendant que ces derniers courraient à pieds nus sur le rebord du bateau, la mère faisait cuire le repas, composé habituellement d'une soupe aux choux avec un morceau de porc salé, ou d'un ragoût de mouton aux pommes de terre.

Comme on savait mon père excel­lent jardinier, on ne manquait pas de faire, en passant, une provision de lé­gumes ou de fruits pour les enfants.

D'autre part, mon père était appelé chez des voisins, pour la taille des arbres, ou la mise en état d'un jardin. Il faisait ainsi quelques heures de travail supplémentaire et c'était pour la famille, composée de neuf personnes, autant de petites ressources qui n'étaient pas à dédaigner. D'ailleurs, le passage des bateaux n'était pas une manœuvre ni trop difficile ni trop pénible et ma mère aidée d'un des plus grands d'entre nous, s'en acquittait fort bien, en l'absence du papa. Je ne me rappelle pas qu'un seul accident grave en soit résul­té. Le seul danger à craindre, c'était une chute accidentelle dans le canal, mais on finit par s'habituer aux dangers comme on s'aguerrit en combattant, et grâce à la Providence qui de tout temps a veillé d'une manière spéciale sur les navigateurs et sur les mariniers, aucun accident grave ne nous est arrivé.

Moi seul ai été exposé un jour au plus grand danger et je demande la permission d'en dire un mot: ce sera la fin de ce chapitre.

Un bateau montant venait de sortir de l'écluse et se dirigeait vers le Bois-Bretoux. Mon père, après avoir fermé les portes d'amont se disposait à lever l'une des vannes d'aval pour vider l'écluse, quand il eut l'idée de jeter un coup d’œil sur la passerelle d'amont, où je me trouvais un instant auparavant. Ne m'apercevant plus et comprenant de suite ce qui était arrivé - je venais de glisser de la passerelle et de tomber dans l'écluse - il laissa la vanne fermée, et il me semble entendre encore sa voix forte crier aux haleurs qui se trouvaient à quelques mètres seulement: Au secours! Au secours! Puis, en moins d'une minute, mon père était revenu en amont, avait traversé la passerelle à son tour, pénétré dans le jardin dont la porte se trouvait heureusement ouverte, et saisi une longue perche munie d'un crochet de fer; alors, penché sur le bord de l'écluse, il attendait que je reparusse à la surface pour me saisir par mes vêtements.

Excellent nageur, il avait songé tout d'abord à se jeter à l'eau et à plonger; mais où étais-je? Qui sait si, pendant qu'il serait au fond de l'eau, je ne serais pas moi-même remonté à la surface? Enfin, j’apparut à quelques mètres de distance de la place où j'étais tombé, la blouse gonflée par l'eau mais heureusement serrée à la taille par une ceinture de cuir. Ce fut par là que mon père me saisit et me retira du gouffre qui allait m'engloutir (une écluse pleine mesure environ 22 pieds d'eau, soit plus de sept mètres de profondeur.)

Me prenant dans ses bras, mon père me transporta à la maison et me remis à ma mère, qui, à demi morte d'effroi en apprenant le danger au quel je venais d'échapper, me déshabilla à la hâte, pendant que mon père bassinait mon lit et que l'une de mes sœur me préparait une infusion de tilleul pour me réchauffer. Deux heures plus tard, un sommeil réparateur avait fait disparaître toute trace de malaise.2)

A mon réveil, ma plus jeune sœur, âgée de 4 à 5 ans, me grondait doucement de mon imprudence et me faisait promettre d'être plus attentif à l'avenir.

Hélas! comme il est vrai de dire qu'un malheur n'arrive jamais seul! Quelques jours plus tard, cette pauvre enfant, la joie de toute la famille par sa douceur et son intelligence, était atteinte du "croup" et enlevée subitement à notre affection. Qu'on juge du désespoir de mes pauvres parents. La perte d'un enfant est une douleur inconsolable; cette douleur peut s'atténuer à la longue; elle ne s'effacera jamais complètement.

Cette fois encore ce fut de Saint-Eusèbe que nous vint le secours. M. Ménéault n'était plus là: il avait été appelé à une cure plus importante; mais son successeur, M. l'abbé Martineau, ancien professeur à Blanzy, était com­me lui un homme de bien, bon pour les malheureux et dévoué à tous ses paroissiens. Témoin de la douleur pro­fon­de de mon père et de ma mère, pendant la cérémonie funèbre, il vint les voir dès le lendemain, leur parla du Ciel, où les enfants entrent de plein droit, sans avoir connu les épreuves et les misères de la vie, de la résignation chrétienne, de l'espoir en Dieu, et ramena ainsi un peu de calme dans leur cœur désolé!

D'ailleurs, les paroles d'espérance que le digne prêtre leur avait fait entendre ne tardèrent pas à se réaliser l'année suivante, une autre fille leur fut donnée par la Providence; on l'appela "Maria" comme celle qui était disparue; elle ne les quitta jamais, les soigna sur leurs vieux jours comme des enfants et eut, à son tour pour eux les soins et l'affection d'une mère!

 


 



Bien que notre habitation fût éloignée des villages environnants, nous avions cependant, à quelque distance, d’excellents voisins dont j’ai gardé le meilleur souvenir.

C’était d’abord, à droite du « pont oblique » près de l’étang de Mont­cha­nin, la famille Lagrange composée de sept personnes. A cette époque, les nombreuses familles n’étaient pas rares comme aujourd’hui et l’on ne parlait pas encore de « dépopulation ». M. Lagran­ge exerçait la profession de maréchal-ferrant. C’était un homme actif et coura­geux. Dès la première heure du jour, il était au travail avec ses ouvriers ou avec son fils. Le marteau résonnait fer­me sur l’enclume ; le fourneau déga­geait une flamme bleue et brillante ; les étincelles de fer rouge voltigeaient dans la forge et bientôt le métal s’allongeait, se recourbait, et prenait soit la forme d’un fer à cheval, soit celle de piques, de pioches ou d’autres instruments Oratoires. Devant la porte stationnaient des chevaux à ferrer et des chariots à réparer. La clientèle était nombreuse : d’abord parce que le travail était bien fait, et ensuite parce que la forge était située à l’intersection de deux routes très fréquentées, celle de Montchanin-le-Haut et celle du Canal.

Une circonstance particulière était d’ailleurs venue établir un nouveau lien d’amitié entre la famille Lagrange et mes parents.

D’une santé assez délicate et très occupée par les soins du ménage, Mme Lagrange demanda un jour à ma mère de prendre en nourrice le dernier de ses enfants, du même âge que mon plus jeune frère. La proposition fut acceptée avec plaisir par mon excellente mère, qui trouvait ainsi l’occasion de rendre service à une amie et d’améliorer un peu la situation des siens. Ai-je besoin de dire que le jeune Lagrange fut soigné comme son « frère de lait » et aimé comme un enfant de la maison ?

Presque chaque jour, Mme Lagrange venait prendre de ses nouvelles et vous devez bien penser qu’à chaque qu’à chaque visite, nous n’étions pas oubliés dans les petites « douceurs » que cette bonne dame apportait pour son fils.

A quelques mètres plus loin, c’est-à-dire à mi-côte de Montchanin-le-Haut, au lieu dit « le Gros Chêne » habitait une autre famille également bonne pour nous et également aimée : je veux parler de la famille Thomas, originaire, comme mes parents, de Toulon-sur-Arroux et dont l’affabilité est restée pro­ver­biale.

Son petit domaine se composait d’une petite maison d’habitation, de vastes granges, d’écuries, de petites constructions annexes pour loger les ouvriers et enfin d’une tuilerie. Cette dernière installation était due à l’initiative du nouveau propriétaire et, pendant plusieurs années, elle demeura très florissante. Elle ne devait décliner et finalement tomber que devant sa puissante rivale de Montchanin-les-Mines. Aussi bien, personne n’était plus actif que le père « Thomas » : c’était ainsi qu’on l’appelait habituellement pour les mêmes raisons que mon père. — Vif, gros, et court, il fallait le voir surveiller son monde, ses ouvriers, son bétail et parcourant le pays pour visiter ses clients.

D’autre part, Mme Thomas était la bonté même. Chez elle nous trouvions du lait, du beurre et d’excellents fromages blancs.

Je me souviens aussi que, la moisson venue, nous allions, ma sœur Marie-Louise et moi, glaner dans leurs champs de blé, et comme au temps de Booz et de Ruth, il arrivait bien souvent, que, sur un signe du propriétaire, les ouvriers nous laissaient arrondir nos bouquets d’épis avec le grain laissé entre les gerbes ou sur le bord des sentiers. Il était bien rare enfin qu’une fête quelconque eût lieu au « Gros Chêne », sans qu’il ne nous en revint quelque chose. Tantôt, c’était une part de gâteau ou une portion de pâté cuit au four, et tantôt des tartes à la semoule ou aux fruits.

De son côté, mon père soignait leur vigne, taillait leurs arbres, surveillait leur jardin et leur rendait en un mot tous les petits services qu’il pouvait.

Comment voulez-vous qu’avec de tels procédés on ne soit pas amis ?

Pour Montchanin-le-Haut, mes souvenirs sont plus vagues : non pas qu’il n’y eût là aussi d’excellentes familles et d’excellents cœurs ; mais les rapports étaient moins fréquents et par suite moins intimes.

 

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Je me rappelle très bien cependant mon excellent parrain, M. Perrault, qui fut pendant plusieurs années, maire du pays et directeur du port de Bois-Bretoux. Grand, distingué, serviable, mon parrain est resté dans ma mémoire comme le type de la bonté. Quand j’allais le voir, au jour de l’an, avec mon père, il ne manquait jamais de me gratifier d’une belle pièce blanche, plus ou moins large suivant ma conduite et mon travail, mais, grande ou petite, cette pièce m’apparaissait alors comme une fortune et je la rapportais triomphalement à la maison.

Mes parents m’ont raconté bien souvent que mon baptême avait été un jour de fête pour le pays. Une belle voiture, attelée de deux chevaux et conduite par mon parrain, était venue prendre ma marraine, (Mme Gabrielle Bollenot) à Montchanin-les-Mines, et nous avait conduits, une partie de ma famille et moi, à l’église de Saint-Eusèbe où M. Ménéault nous attendait, entouré de ses enfants de cœur. La cérémonie terminée, la cloche avait fait entendre son joyeux carillon ; de nombreux sacs de dragées avaient été distribués aux enfants tout le long de la route ; le soir. Un magnifique repas avait eu lieu en mon honneur chez mon parrain et M. le Curé Ménéault avait bien voulu venir y assister. A cette époque, la religion était de toutes les fêtes publiques ou privées ; on s’honorait en honorant ses représentants et quand un écclé­sias­tique venait s’asseoir au foyer domestique à l’occasion d’un baptême ou de toute autre fête de famille, la réunion n’en était que plus belle et plus agréable.

Il y avait encore à Montchanin-le-Haut une excellente personne dont le souvenir m’est resté bien présent. C’était Mme Bonin mère, qui tenait avec son mari, à l’angle de la rue qui conduit à Saint-Eusèbe, une boutique de « marchand » – On désignait ainsi un commerce comprenant toute espèce de marchandises et notamment l’épicerie et la mercerie. – J’allais assez souvent y faire des commissions pour mes parents et il me semble encore voir sortir de l’arrière boutique et s’approcher de moi, en s’appuyant de la main gauche sur le comptoir (car elle boitait un peu) cette excellente femme, à la figure gracieuse et à la physionomie empreinte de bonté. Quand elle m’avait remis ce que je demandais, elle ne manquait jamais de m’offrir un morceau de sucre d’orge ou de chocolat et je m’en retournais à la maison, heureux comme un roi du bon accueil qui m’avait été fait et de la petite friandise qui y avait été rajoutée par surcroît.

Au Bois-Bretoux, nous avions d’assez nombreuses connaissances et parmi elles je me plais à rappeler les noms de M. et Mme Pérusson, de M. et Mme Pidault et de leur charmante famille ; mais nos véritables amis étaient M. et Mme Simon.

Ils habitaient une charmante petite maison, que je vois encore perdue dans un bouquet d’arbustes, bordée sur le devant par une haie d’aubépine et située au milieu d’un jardin émaillé de fleurs aux couleurs vives et brillantes.

M. Simon était un homme sérieux et gracieux en même temps. J’ai rarement vu une phisonomie si douce et si distinguée. Originaire de la Franche-Comté, il en avait la « franchise » et la finesse. Par son travail, son intelligence et son économie, il était parvenu à réaliser une petite fortune dont il sut toujours faire le meilleur usage, et à l’aide de laquelle il obligea bien du monde.

Attachà la Cie des Mines de Montcahnin, d’abord comme payeur puis comme contre-maître, il s’était ensuite occupé de l’achat des bois de constructions, pour le soulèvement des galeries, et mon père m’a souvent répété que personne ne s’entendait comme lui à cuber d’un simple coup d’œil le volume d’un arbre  et à en apprécier la valeur.

Plus tard, il fût placé à la tête des chantiers installés au port de Bois-Bretoux et c’est là qu’il me donna un jour une belle leçon que je me plais à rappeler pour l’instruction des enfants qui liront cette histoire, écrite surtout à leur intention.

A lâge de dix ans, c’est-à-dire après deux années d’école seulement, je me révellai un beau matin avec cette idée bien arrêtée que j’étais devenu un assez grand savant et que je n’avais plus rien à apprendre. Me plantant tout droit devant mon père, je lui déclarais net que je ne voulais plus aller en classe et que je désirais travailler de mes mains. En entendant cette déclaration, mon père me fit remarquer doucement que mon instruction n’était que commencée et que, d’autre part, je n’étais pas encore assez fort pour travailler. Mais j’insistai vivement en disant que je savais lire et écrire, additionner et soustraire : je n’osais pas trop parler de la multiplication et encore moins de la division, sur lesquelles je n’avais alors que des notions assez vague. Quant à la force corporelle, je me contentai de retrousser la manche de ma blouse et de montrer la grosseur de mon bras, qui pouvait bien à ce moment mesurer 12 centimètres de tour. – « Tu es bien décidé » ? – repris mon père, qui déjà avait formé son plan dans sa tête.

– « Oui, papa, je veux travailler ! »

– « Eh bien ! suis-moi. » - Après avoir dit un mot à ma mère, mon père me prit par la main et sans désemparer me conduisit au port du Bois-Bretoux, auprès de M. Simon. On lui expliqua l’affaire et au fur et à mesure que mon père parlait, je voyais un fin sourire se dessiner sur ses lèvres ; mais il gardait imperturbablement son sérieux et se tournant bientôt vers moi. – « Tu veux travailler, mon garçon ? c’est facile ; il y a justement du travail pressé et je consens à t’ « embaucher. » Mais avant tout, il faut me montrer ce        que tu peux faire.  » – « Je ne demande pas mieux, repris-je d’un air sérieux. » – Je regardais fixement mon interlocuteur, pour savoir ce qu’il allait me commander. La réponse ne se fit pas attendre. ? « Tu vois, me dit M. Simon, ces brouettes remplies de charbon, toutes prêtes à être rentrées dans le chantier » – « Oui, Monsieur. » – « Eh bien ! va en prendre une, une seule, et amène-la auprès de mon bureau. » En quelques pas j’étais près des brouettes, je me plaçais carrément entre les bras de l’une d’elles, je tendais mes muscles et je m’efforçais de soulever la charge. Vains efforts ! La brouette ne bougea pas. Je m’y repris à deux ou trois fois ; mais tout fut inutile et je revins très vexé auprès de mon père et de M. Simon, qui souriaient dans leur barbe de mon désappointement. – Tu vois, mon pauvre garçon, me dit M. Simon, que tu n’es pas encore assez fort pour travailler. Va à l’école, mon « petit » (et il appuyait fortement sur ce mot), va à l’école, et quand tu seras devenu grand et fort, tu viendras me trouver et je t’embaucherais. » – La leçon fut comprise ! Le jour même, je reprenais mes livres et mes cahiers et je retournais à l’école.

Mme Simon était également une amie dévouée et sûre pour mes parents. Quand l’un de nous tombait malade, elle accourrait pour prêter son secours à ma mère. Une grosse besogne se présentait-elle à faire à la maison ? Cette excellente femme se hâtait de venir donner un coup de main. Dans la belle saison elle était presque toujours accompagnée de ses deux charmantes demoiselles qui se plaisaient à cueillir un bouquet de fleurs dans notre jardin. En hiver, ces dames venaient assez souvent passer la veillée à la maison ; mon père nous racontait ses campagnes d’Algérie ; on mangeait des châtaignes cuites sous la cendre de la vaste cheminée et on les arrosait d’un verre de cidre fait à la maison. La soirée terminée, mon père reconduisait ces dames à leur habitation, où M. Simon les attendaient  en faisant ses comptes ou en lisant son journal.

Heureux temps où régnait la concorde entre toutes les classes de la société, où l’on passait ensemble les bons ou les mauvais jours, où l’on s’aidait mutuellement et o ?u on s’aimait d’un amour sincère et désintéressé !

Depuis lors, bien des changements sont survenus. Les idées nouvelles ont bouleversés tout cela. Je ne sais pas au juste ce qui se passe en ce moment dans mon pays natal ; mais je n’aperçois plus autour de moi, dans la Grande Ville, cette bonté d’âme et ces sentiments religieux qui faisaient disparaître autrefois l’inégalité des conditions et rapprochaient tous les hommes dans cette communauté de principes et de services mutuels, qu’on a si bien appelée : le bon vieux temps.


 



Je ne peux pas clore la liste des bons voisins et amis énumérés dans le chapitre précédant, sans dire un mot de quelques autres familles dont les noms sont restés dans ma mémoire et dont le souvenir m’est particulièrement agréable.

M. et Mme Pelletier, propriétaires à Montchanin-le-Haut, avaient deux fils (Antoine et Philippe), qui tenaient alors le « haut du pavé » parmi les jeunes gens du pays.

Je les ai revus depuis, ces deux charmants garçons : l’un à Paris, où mes parents ont été heureux de lui offrir pendant quelques temps l’hospitalité ; l’autre à Chagny, où je l’ai retrouvé en 1869, au cours d’un voyage au pays natal, et où j’ai reçu à mon tour, de sa part, l’accueil le plus empressé et le plus affectueux.

Je n’oublie pas d’ailleurs que leur père fut, avec M. Chrétien, M. Lavaud, M. Roy, M. le Curé Martineau et avec mon père, l’initiateur du projet qui finit par aboutir à la nomination d’une Institutrice à Montchanin-le-Haut. Un tel service ne doit pas rester inconnu de la génération actuelle.

Je citerai encore quelques noms, parce que je les considère comme synonymes de bienveillance et de bonté.

Parmi ces noms. Je n’ai garde d’oublier celui des excellentes dames Chrétien, qui vivaient un peu retirées dans leur belle ferme de St-Eusèbe, mais chez lesquelles les malheureux étaient toujours bien accueillis, et où moi-même j’allais fréquemment acheter pour ma famille de si bons fromages blancs.

Comment ne pas rappeler encore le souvenir de M. et de Mme Lavaud, qui tenaient alors, à deux pas de l’église de St-Eusèbe une petite boutique de mercerie et de papeterie où, jeune écolier j’allais habituellement faire mes modeste provisions de plumes et de cahiers ?

Je me souviens très bien de M. Lavaud, avec sa calotte noire, ses lunettes, et sa taille un peu courbée, ainsi que de Mme Lavaud avec son petit bonnet plat, serré sur les tempes, sa démarche encore vive et sa physionomie empreinte de la plus exquise bonté. Qui eût pensé que sous des apparences si simples se tenaient cachés les futures propriétaires de la Maison-de-Bon-Dieu, à St-Eusèbe ?

Je pourrais continuer longtemps cette intéressante nomenclature, car bien d’autres noms se présentent à ma mémoire, tels que ceux de l’excellent camarade de mon père, l’éclusier Vailleau ; du brave père Badet, dont la voix, un peu chevrotante, a retenti pendant tant d’années dans la vieille église de St-Eusèbe ; et enfin de la bonne mère Manin, qui était alors le seul médecin du pays et dont toute la science consistait : en cataplasmes, pour les inflammations ; en friction d’huile pour les douleurs ; en vésica­toires, pour les bronchites ; et en pilules de quinine, pour les fièvres.

Soit dit sans offenser personne, on ne s’en portait pas plus mal pour cela, ou même à cause de cela : témoin ce brave père Bertin, qui avait passé la plus grande partie de son existence à casser des cailloux sur la route, n’ayant pour tout abri, contre le vent ou le soleil, qu’un simple paillasson retenu par un piquet fixé dans le sol, et ne se nourrissant habituellement que d’un morceau de « salé » froid, d’un carré de gruyères et de quelques pommes , le tout arrosé d’un « peu » de vin et de « beaucoup » d’eau. – Quel n’a pas été mon étonnement de retrouver en pleine santé, droit et fort comme un chêne, ce beau vieillard qui était venu si souvent prendre son maigre repas chez mes parents, quand la pluie ou la neige l’obligeait à chercher un refuge, et que me faisait remarque de loin, sur la route de Montchanin, il y a quelques années à peine, l’excellent ami M. Claude Bonin, revenu à son tour au pays natal, après une longue carrière dans l’administration des contributions indirectes. Mais je ne voudrais pas non plus passer sous silence une excellente famille dont le souvenir est resté dans mon esprit comme celui d’une « gracieuse et trop courte apparition ». Cette famille était celle de M. Roy, conducteur des Ponts et Chaussées au canal du centre, et habitant comme nous une maison d’écluse située au Pont Morand, à l’intersection de plusieurs routes, et jouis­sant, comme la nôtre, d’une très belle vue sur la campagne environnante.

M. Roy était, par sa fonction, le chef direct de mon père, mais je puis bien affirmer que jamais meilleur chef ne s’est rencontré ! Je me le représente tel qu’il m’apparut, pour la première fois, quelque jours après notre installation à l’écluse de Bois Bretoux, avec sa figure souriante, son air distingué et sa mise élégante. –« Eh bien père Mathieu, dit-il en arrivant, vous voilà donc enfin installé parmi nous, avec votre nombreuse famille. Je me suis demandé comment vous alliez faire pour subvenir aux besoins de tout ce petit monde. Mais je sais que vous êtes un homme de courage et d’énergie : avec ces qualités-là on triomphe de tout. D’ailleurs vous pouvez compter sur moi pour vous aider, et s’il plait à Dieu, personne ne mourra de faim ».

 

Ces paroles affectueuses et ces bonnes promesses, M. Roy les a complètement et constamment justi­fiées, car c'est grâce à lui que, malgré la malveillance d'un garde, mon père a pu travailler un peu au dehors, et améliorer ainsi notre modeste situation.

Instruit autant que bienveillant, M, Roy était pour tous un conseiller prudent et un ami dévoué. J'en pourrais fournir bien des preuves ; je me borne a rappeler le simple fait suivant.

Quand mon frère ainé, dut par suite de circonstances que je rapporterai plus loin, quitte le pays pour venir se placer à Paris, dans une maison de commerce, M. Roy vint spontanément trouver mon père et lui dit : « Mon bon père Mathieu, puisque vous êtes bien décide à envoyer votre Louis a Paris, il faut qu'avant de partir, il vienne chaque jour passe une heure ou deux à la maison, pour compléter ses connaissances commerciales; je perfectionnerai son écriture et je lui donnerai quelques notions de comptabilité. »  - Voilà comme on agis­sait alors entre bons voisins. - Inutile d'ajouter que la proposition de M. Roy fut acceptée avec enthousiasme, et qu'arrivé à Paris mon frère ainé sut mettre à profit les excellentes leçons de cet homme de bien.

Deux nobles cœurs comme M. Roy et M. le curé Ménéault étaient naturellement faits pour s'entendre. Aussi se voyaient-ils fréquemment et le dimanche venu, M. le conducteur Roy, homme instruit s'il en fût, se faisait un plaisir d'aller prendre place « au lutrin », à la messe et aux vêpres, estimant avec raison que c'est s'honorer que d'honorer Dieu, et que ce que des Rois de France eux-mêmes ont fait (l’histoire est là pour le prouver) un simple particulier peut bien le faire sans crainte de déchoir.

Un tel homme, disons mieux, un tel chrétien était digne de rencontrer une compagne vertueuse et dévouée comme l'était Mme Roy. Gracieuse, patiente, serviable à tous, Mme Roy ne vivait que pour son mari et sa charmante fille, MIle Madeleine. Sans autre personne qu'un jeune domestique pour passer les bateaux, elle s'occupait seule de tous les soins du ménage et, sans être luxueux, l'intérieur de la maison présentait un air «confortable »,  qui faisait mon admiration.

MIle Madeleine était sans contredit la plus belle jeune fille du pays. Il me semble la voir encore avec son gracieux sourire, sa phsionomie[1] enjouée, sa démarche légère et cet ensemble d'attitudes auxquelles on reconnaît de suite une personne heureuse et aimée de tout le monde. Elle ne quittait guère ses chers parents que pour se rendre le dimanche à l'église où naturellement elle avait sa place marquée parmi les meilleures chanteuses.


A ce sujet, je voudrais faire une petite remarque - ce qui n'est pas une flatterie, mais la simple constatation d'un fait - c'est que, de tout temps, les demoiselles de Saint-Eusèbe et de Montchanin ont eu un goût particulier pour le chant, avec ce petit accent du pays que l'on est si heureux de retrouver quand on a été longtemps absent.

Toute belle demoiselle qu'elle fût, MIle Madeleine ne crasgnait[1] pas de venir, une fois au moins par semaine, passer quelques heures dans notre modeste habitation, où elle était d'ailleurs accueillie comme une petite «Reine».

Elle caressait les enfants et, pour ma part, j'étais tout fier des témoignages de bonté dont nous étions l'objet. D'autres jeunes filles, à peu près du même âge, s'y .rencontraient parfois avec elle, et alors c'étaient de joyeuses conversations, d’harmonieuses chansons, suivies d'une petite collation et de la cueillette de charmants bouquets de roses dans le jardin de mes parents.

M. et Mme Roy élevaient également chez eux, et avec la même tendresse, leur petit-fils Jule Fourcade, dont la mère était morte depuis quelques années. Nous devînmes bientôt une paire d'ami et je puis bien dire que le souvenir de ce premier camarade d'enfance ne s'est jamais effacé de mon cœur.

 

Plus âgé et plus grand que moi, il était d'un tempérament délicat et avait le teint un peu pâle; mais son gracieux sourire, ses manières dégagées et sa franche gaieté ne laissait rien paraître de sa faible constitution. - Chaque matin, j'allais le prendre au Pont Morand et, tantôt devancés, tantôt rejoints par un autre excellent camarade, l'ami Carimentrand nous nous rendions tous les trois au presbytère de Saint-Eusèbe où M. l'abbé Martineau, le digne curé de la paroisse, voulait bien nous faire lui-même la classe.

 

Sur la route, Jules Fourcade, plus avancé que nous et déjà préparé par son grand-père, nous expliquait et nous faisait réciter nos leçons. A midi, nous partagions bien souvent notre, déjeuner ; tout était d'ailleurs en commun: livres, plumes et cahiers. On s'aidait mutuellement dans les devoirs les plus difficiles; de midi et demi à deux heures, nous faisions une partie de billes ou de quilles sur la terrasse du presbytère, pendant que M. le curé lisait son bréviaire dans l'allée centrale du jardin ou sous la charmille qui se trouve au fond. Le soir, on revenait ensemble à la maison, pour reprendre, le lendemain, la même route et les mêmes exercices.

Heureux temps! Jours de bonheur, de franche camaraderie et d'occu­pations agréables, que n’avez-vous duré toujours !

 


 



En écrivant ces mots en tête du présent chapitre, je me suis demandé quel « qualificatif » il convenait d’y ajouter.

Mais comment dire en un seul mot toute la tendresse d’une mère, sa bonté inépuisable et son dévouement sans bornes ?

Si vous envisagez par la pensée tout ce que le cœur humain peut renfermer d'affection, de sollicitude, de tendres soins et, au besoin, de sacrifice et d'héroïsme, vous pourrez bien avoir l'idée de ce qu'est une mère, mais vous ne trouverez pas de terme assez général ni assez élevé pour traduire tous ces sentiments et, comme moi, vous devrez sans doute vous borner à dire : « Ma Mère » !

Ma Mère était orpheline depuis l'âge de neuf ans. Elevée par, une tante charitable, dont je regrette de ne pas me rappeler le nom, elle avait été placée de bonne heure dans une des plus anciennes et des plus honorables familles de Toulon-sur-Arroux, celle de M. Commerson - fils de l'illustre et malheureux botaniste - qui a rendu, à la fin du XVIIIe siècle, de si grands services a l'étude des Sciences naturelles.

Elle y reçut, avec l'exemple de l'honnêteté et du travail, les principes religieux qui ont été la règle constante de toute sa vie.

De bonne heure, elle avait compris que si les « orphelins » sont plus particulièrement placé sous la garde spéciale de Dieu, ils lui doivent en retour le respect et l'affection - qu'ils auraient eus pour leurs père et mère : de là son ardente piété et sa confiance perpétuelle dans la protection divine.          ,

Quand nous arrivâmes a l'écluse du Bois-Bretoux, ma mère se trouva tout d'abord en présence du problème suivant : « Etant donnés un maigre traitement de 400 francs par an et une famille de 7 enfants, comment faire pour habiller et nourrir tout ce petit monde» ?

Il ne fallait pas songer à la viande de boucherie, qui coutait déjà de 1 fr. 20 à 1 fr. 40 le kilogramme. - Du vin? - Il n'en entra pas une seule bouteille à la maison (à l'exception des grands jours de fêtes) pendant les cinq années que nous restâmes a l'écluse. Une livre de sucre durait un an, car on n'en faisait usage qu'en cas de maladie. Le café, le thé, le chocolat, la moindre liqueur étaient pour nous des choses a peu près inconnues. - Du petit salé, des œufs, des légumes, des fruits, quelquefois du poisson ou du lapin constituaient, avec du pain bis, toute notre nourriture. Sans nous en douter, nous observions déjà le régime végétarien, en avance d'un demi-siècle sur notre époque; et croyez bien que nous n'en étions pas plus fiers pour cela ni moins bien portants d'ailleurs.

Mais aussi comme ma mère était ingénieuse à préparer nos repas ! Quelle bonne soupe aux choux ou aux haricots nous mangions « trois fois» par jour! Quelles délicieuses omelettes aux fines herbes ou au lard! Quels succulents plats de pommes de terre! Quelles fritures et quelles matelottes[2] appétissantes ! Qu'aurions-nous pu désirer de plus? N'étions-nous pas nourris comme des princes!

Que de fois n'ai-je pas, à Paris, comparé celte nourriture simple et substantielle aux mêts[3] recherchés qu'on y offre, sous des noms plus ou moins pompeux, mais dont aucun ne vaut, à mon avis, la bonne soupe aux choux d'autrefois.

Pour nous habiller, le procédé était aussi ingénieux qu'économique. Ma mère achetait une seule pièce d'étoffe pour toute la famille et elle y taillait elle-même de quoi confectionner: aux uns, une culotte et une blouse et aux autres une 'robe et un tablier,

De cette façon, il n'y avait pas de jalousie possible et nous ressemblions assez à une petite pens.ion avec son uniforme règlementaire.

Pour les chaussures, la solution fut bien vite trouvée: chacun de nous avait sa paire de sabots et je me rappelle que, pendant l’hiver, il n'était pas rare d'apercevoir neuf paires de sabots de toutes dimensions alignés sur deux rangs devant la cendre chaude du foyer, pour sécher pendant la nuit. On n'en avait pas moins soin pendant l'été, et pour les faire durer plus longtemps, les plus jeunes d'entre nous avaient pris l'habitude de les porter à la main, en marchant pieds, sur la route ou sur le sable des « levées » du canal.

Grâce à ces principes d'économie, non seulement nous ne manquions de rien, mais mes parents trouvaient encore parfois le moyen d'obliger des voisins, en attendant le jour de la paye.

Vous devez bien penser que notre éducation morale religieuse n'était pas non plus négligée.

Ma mère avait conservé, de son séjour chez M. Commerson, l'habitude de faire la prière du soir en commun, et quand j'eus atteint l'âge de raison, je fus admis, comme les aînés, à y participer. Jugez de l'impression que je dus éprouver lorsque, pour la première fois, j'entendis ma pieuse mère réciter à haute voix ces belles prières, dans notre maison isolée, à la lueur vacillante du foyer et au milieu du silence de la nuit.

De son côté, mon père nous apprenait que le mensonge est indigne d'enfants bien élevés; que le bien d'autrui est une chose sacrée; que tout homme doit travailler pour gagner sa vie, et qu'enfin nous sommes tenus de nous entr’aider[4] les uns les autres, puisque tous les hommes sont frères.

Persuadés qu'après la morale, l'instruction est le premier besoin du peuple, nos parents veillaient avec soin à ce que nous fréquentions très régulièrement les écoles et je puis dire que chacun de nous a répondu de son mieux à celle légitime préoccupation.

. Pour moi, je ne commençai la lecture qu'à l'âge de 9 ans, et ce fut ma bonne mère qui m'en donna elle-même les premières leçons. Quand j'eus achevé l' « alphabet» - ma mère me mit entre les mains un livre intitulé Simon de Nantua, traité de morale alors très répandu, couronné par l'Académie Française et renfermant, sous forme d'exemples, les plus sages conseils que l'on puisse donner aux enfants.

. Au bout de six semaines environ, je savais lire « couramment» et le moment était venu de m'envoyer à l'école.

- Ce ne fut pas sans inquiétude que j'entendis prononcer ce mot; mais, comme on a pu le remarquer dans le chapitre précédent, mes appréhensions ne furent pas de longue durée, puisque je rencontrai bientôt. le meilleur des maîtres dans la personne de M. l'abbé Martineau, curé de Saint-Eusèbe, et des condisciples aussi affectueux que mes amis Carimentraud, Guillon et Fourcade.

Je répondis de mon mieux aux espérances de mes bons parents et je ne crois pas avoir été plus mauvais élève qu'un autre; mais j'avais alors un très grand défaut de caractère et je ne veux pas tarder à en faire l'aveu: c'était ………..l'entêtement.

Il arrivait parfois que, sans cause apparente et par pur caprice, Je refusais de manger.

Pour un enfant, la chose est assez rare!

La petite comédie commençait habituellement par des hésitations timides; puis, le refus s'accentuait de plus en plus, et aux observations répétées de mon père je répondais invariablement par ces mots « je n'ai pas faim ».

. Mais peu il peu l'orage se formait au dessus de ma tête; la voix de mon père devenait plus sévère; le vieux soldat reprenait le ton du commandant et les choses allaient se gâter, quand ma bonne mère, se levant de table sous un prétexte quelconque, faisait un tour dans la chambre, puis, en passant derrière moi pour reprendre sa place, me flattait doucement d'une petite caresse sur la joue. Dès lors, toute résistance de ma part cessait; l'obstacle était renversé et je mangeais très bien ma soupe.

Un autre fait de même nature se produisait assez fréquemment au presbytère de Saint-Eusèbe. M. le Curé Martineau, trouvant que j'avais « de la voix », comme on dit en termes de musique, avait la bonté de me retenir de temps en temps après mes camarades, pour m'apprendre à chanter. En général, les choses se passaient tranquillement et bientôt les trois clefs « d'ut» et la clef de « fa » n'eurent plus de secrets pour moi. - Mon bon maître était ravi, et .quand il rencontrait mes parents, il ne manquait pas de leur faire mon éloge, en disant que « ma voix me serait un jour très utile et que d'elle peut-être dépendait mon avenir. »

Mais rien n'y faisait ; mon malheureux défaut me suivait jusqu'à Saint-Eusèbe et alors plus de chant, partant plus de progrès.

 

C'est en vain qu'avec une patience admirable M. Martineau me donnait le la et chantait lui-même pour m'encourager et m'entraîner. Tout était inutile; je restais muet pendant toute l'heure de la leçon et, de désespoir, M. le Curé attaquait la lecture de son bréviaire, sans plus s'inquiéter de moi! Mais comme cette nouvelle comédie se répétait assez fréquemment, et que c'était pour lui une perte de temps considérable, il se décida à venir trouver ma mère et à lui raconter toute l'affaire.

 

Ma mère se garda bien de m'en parler sur le champ; pendant trois jours, elle redoubla pour moi de bonté et de douceur; puis, un soir, me prenant à part, elle me dit: « Mon cher enfant, tu me causes sans le vouloir bien du chagrin; tu sais que M, le Curé t'instruit gratuitement et que nous ne sommes pas d'ailleurs « assez riches pour payer tes mois d'école. Tu veux donc toujours me faire de la peine! » - A ces mots, ma bonne mère m'embrassa et je vis des larmes briller dans ses yeux.

A partir de ce jour, mon maître de chant n'eut plus jamais à se plaindre de moi et ce qu'il avait si bien prédit s'est réalisé à la lettre, car c'est grâce à ma voix que, dès notre arrivée à Paris, je fus admis au concours dans l'une des premières maîtrises de Paris où j'eus la chance de pouvoir faire la plus grande partie de mes études classiques.

Je m'arrête là : je ne veux pas en ce moment achever le portrait de ma mère, car j'aurai encore le bonheur d'en parler plus tard et dans des circonstances beaucoup plus importantes; mais ce que je puis ajouter ici, c'est que ses sentiments de religion, et ses ferventes prières ont été récompensés, puisque deux de ses petites filles sont ,aujourd'hui consacrées à Dieu[5]: l'une, comme Sœur de Saint-Vincent de Paul, en Algérie; l'autre, comme Sœur de la Congrégation de Saint-Paul, en Cochinchine[6].

 

Déjà dans les chapitres précédents, j’ai dit quelques mots de cet homme de bien qui fut, pendant cinq ans, notre conseiller et notre ami, et à qui je suis personnellement redevable d’une partie de mon instruction.

Veut-on me permettre d’esquisser plus complètement cette bonne et sympathique figure ?

M. L’abbé Martineau était originaire du Mâconnais et il avait gardé de ce pays la physionomie aimable et affectueuse qui caractérise en général, avec une pointe de gaîté, le véritable type bourguignon.

Au physique, c’était un homme de taille ordinaire, plutôt grand que petit. Robuste, actif, bien portant, il lui fallait du mouvement, de l’exercice, de la fatigue même.

Dans sa vaste paroisse de Saint-Eusèbe, alors plus étendue encore qu’aujourd’hui, on l’apercevait fréquemment sur la route, soit en train de réciter son bréviaire, soit marchant d’un pas plus accéléré pour aller voir ses malades ou visiter ses pauvres.

De retour au presbytère il s’occupait à son jardin, retournant lui-même la terre, taillant ses arbres à fruits ou soignant ses autres plantations. Parfois aussi, il se rendait auprès des ouvriers occupés à labourer ou à ensemencer les deux terres qu’il avait achetées dans le voisinage et dans lesquelles il récoltait du blé et des pommes de terre pour les malheureux.

Les malheureux étaient en effet, après son église, sa grande occupation, et il me semble qu’à cette époque le nombre en était beaucoup plus considérable qu’aujourd’hui. C’était pour eux qu’il faisait cuire le pain deux ou trois fois par mois, qu’il amassait une grande quantité de pommes de terre ou de fruits et qu’il se dépouillait même d’une partie de son linge, quand il apprenait qu’une famille pauvre en avait besoin.

Dans ces œuvres de charité, il était admirablement secondé par une vieille demoiselle – (Mlle Marie, sa cousine) – qui était bien la modestie et la bonté mêmes, et que l’on aurait pu appeler « La Providence des Malheureux ».

Il me semble la voir encore cette excellente personne, avec sa large et haute coiffe blanche, bourrée d’ouate à cause de ses incessantes névralgies, chaussée le plus souvent d’une paire de sabots, allant voir à son tour les malades pour leur porter quelques « douceurs », et prenant alors cette bonne et douce physionomie sur laquelle on pouvait lire ce rayonnement intérieur que donne la pratique habituelle de la prière et des bonnes œuvres.

Un seul trait achèvera ma pensée.

A part l’ami Fourcade, dont la famille jouissait d’une certaine aisance, nous étions, nous autres écoliers du presbytère, bien loin d’être riches et, pour ma part, je crois bien me rappeler que mon déjeuner ne se composait souvent que d’un morceau de pain et de quelques pommes.

Or, quand l’heure du repas était arrivée et que nous passions prendre nos paniers dans une grande armoire de la cuisine, il n’était pas rare que notre « menu » fût complètement changé : tantôt c’était un morceau de viande froide ou une bonne tartine de fromage blanc ou de confiture ; tantôt des prunes, du raisin ou des poires, suivant la saison.

Naturellement nous étions ravis de ce « supplément » ; mais, par exemple, il fallait bien se garder d’en parler à qui que ce fût, encore moins d’aller remercier notre excellente hôtesse. Quand, par hasard, l’un de nous oubliait la consigne, elle prenait aussitôt un air courroucé et nous renvoyait ien vite à notre place, en nous disant : « Oh le petit gourmand ! Est-ce qu’on parle de cela ? C’est très laid, Monsieur, et que cela ne vous arrive plus ! »

Comment qualifier un tel procédé ? Pour moi je ne trouve au bout de ma plume que ces trois mots : « Quel bon cœur ! »

Certes, je n’ai pas qualité pour apprécier M. l’abbé Martineau comme prêtre : un tel caractère échappe à mon examen et à ma modeste analyse. Mais je n’ai pas oublié avec quel esprit de foi et de recueillement il présidait aux cérémonies religieuses du dimanche !

A cette époque, la vieille église de Saint-Eusèbe était souvent trop étroite pour contenir la foule des paroissiens et déjà j’entendais parler de sa reconstruction.

En ce temps-là, en effet, les hommes étaient nombreux à l’église. Je les vois encore se tenant debout en face du chœur, l’air grave et recueilli, remplissant l’intervalle laissé libre entre les deux rangées de bancs, et parfois, aux jours de grandes fêtes, s’étendant jusqu’en dehors de la porte principale, où ils continuaient d’observer un silence religieux !

Et quand M. le Curé montait en chaire, pour le prône, vous auriez pu les voir, le regard fixé sur le prédicateur attentifs à ses paroles et suivant par la pensée les développements qu’il donnait à son discours.

Comme orateur M. le curé Martineau n’était pas de ceux auxquels peut s’appliquer complètement la définition de Cicéron : - vir bonus, dicendi peritus ce qui veut dire en français : - « homme de bien, habile à parler. »

Mais on sentait, en l’écoutant, qu’il parlait avec sincérité et avec foi : « Ne se servant de la parole que pour la vérité, et de la vérité que pour la sagesse et la vertu », selon la belle définition du savant archevêque de Cambrai, ancien précepteur du petit-fils de Louis XIV, l’illustre et sage Fénelon.

Au reste, M. Martineau avait été disciple de Lamartine ; il en avait la douceur, la bonté et l’élévation de caractère, et il n’était pas rare qu’il en citât les hautes pensées et même parfois les vers harmonieux.

L’office terminé, M. le Curé sortait de l’église et traversait lentement la foule qui, par déférence, l’attendait en dehors de la porte principale, serrant la main aux uns et aux autres, répondant avec bonté aux questions qu’on lui adressait, demandant des nouvelles des malades et caressant les enfants qui lui étaient présentés.

Tel est l’homme qui fut mon premier Maître. Et alors, comment admettre que je n’en ai point parlé ? Que dans mes modestes « Souvenirs d’enfance » il n’occupe pas une place d’honneur ? Que sa mémoire ne soit pas présente dans ma pensée ? – Ce serait assurément de l’ingratitude, et si j’ai eu autrefois (peut-être en reste-t-il encore quelque trace ?) – le très vilain défaut d’entêtement que j’ai avoué, du moins je n’ai pas celui de l’ingratitude.

En tout cas, j’ai parlé avec sincérité, sans chercher à embellir le portrait que j’avais à tracer, et j’avoue que malgré toute ma bonne volonté, je suis resté sans doute bien au-dessous de la vérité.

J’avais d’ailleurs une bien vieille dette de reconnaissance à acquitter ! J’ai fait de mon mieux.

 

 (à suivre)



 



1 Ndr: Enfants de Mathieu: Denis, Jean-Claude, Louis, Marie, Marie-Louise, Claudine et Maria.

2 Note manuscrite de Marie-Louise (épouse de Raymond, fils de l'auteur) : "Père nous disait qu'il s'était écrié: « Papa, je n’en ai bu qu’une gorgée ».

[1] Orthographe de l’impression originale

[2] Orthographe de l’impression originale

[3] Orthographe de l’impression originale

[4] Orthographe de l’impression originale

[5] Une troisième, Hélène Millier fut auxiliatrice du Purgatoire à Paris 6e (note manuscrite de Marie-Louise Millier-Gerdil, belle-fille de l’auteur).

[6] NdT : Actuellement c’est la région sud du Vietnam à l’est du Cambodge.

 

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